Des lunettes pour voir le vide de loin

Ce matin en me « rendant » à mon travail  ̶  l’équivoque me plait – j’ai aperçu, à un carrefour fréquenté principalement par des automobilistes, une réclame au format « quatre mètres par trois » faisant la promotion d’une chaîne de radiodiffusion autrefois qualifiée de « périphérique » (à Dieu plaise qu’il en fût ainsi).

L’image représentait une être humaine – j’en fais l’hypothèse – équipé d’un masque optique qui lui barrait la vue autant que le visage, et lui bouchait l’horizon autant que ses doigts de pieds.  Le masque en question était censé figurer   ̶  j’imagine – l’accès à une sorte de réalité augmentée… dont personne n’interrogera la possibilité (en quoi peut bien consister l’augmentation du rien ?). Le sujet semblait regarder en l’air, comme un aveugle fouillant désespérément le n’importe où, dans l’espoir d’y débusquer une once de lumière qui ne lui parviendra jamais… à cause même dudit masque.

Le slogan disait sobrement : « Mieux capter son époque ».

J’ai cherché en vain dans cette réclame l’indice qui signalerait l’intention d’un second degré.

La République reconnaissante

Ainsi la République a-t-elle créé, le 12 juillet 2016, une « médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme » s’adressant à tout français ou tout étranger « tué, blessé ou séquestré lors d’actes terroristes commis en France ou à l’étranger contre les intérêts de la République française ».

J’ai trouvé l’idée super sympa, et même vachement cool, genre presque hyper… hyper.

Je me suis dit que l’on venait d’inventer la première distinction qui ne susciterait aucune course au mérite, ni aux honneurs, pour se la voir décernée. Et que c’est déjà ça.

Les lycéens sont aux 35 heures

La tortue, qui fréquente parfois des « jeunes », a eu vent de ce qu’il n’était pas inhabituel qu’un élève de Lycée ait un emploi du temps avoisinant, voire dépassant, les trente cinq heures de cours par semaine.

J’ai pensé qu’il nous faudrait porter un jour à la tête du Ministère de l’Education Nationale une sorte de bonne élève qui aurait le courage et la légitimité – étant elle-même « passée par là » – de mettre fin à ce scandale.

Et puis, rattrapée par les enseignements de Lénine et du fondateur de la Troisième Internationale,  j’ai cherché, au-delà du sauveur suprême, quelles seraient les forces sociales capables de renverser ce désordre établi. Je n’ai rien vu de bien plus net, pour en faire office, que les défenseurs de la cause animale, opposés au gavage des oies et à l’élevage en clapier, et Messieurs Cahuc et Zylberberg, toujours persuadés à ce jour – un jour sans Lumières – que les 35 heures n’ont jamais crée d’emploi.

En attendant le burkini topless

La tortue, qui n’a guère le choix de son costume de plage et qui est par nature condamnée à rester toute la journée à la maison, même quand elle s’aventure sur le sable fin, s’est peu sentie concernée par la polémique qui a agité la close sphère médiatico-politique cet été. Jusqu’à ce qu’elle découvre cette photo, publiée par un magazine féminin hebdomadaire destiné aux femmes féminines, daté du 26 août 2016, présentant une créature accoutrée de l’objet du scandale.

La tortue, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, bien avant la civilisation de l’image, a pu réaliser à cette occasion que c’était la première fois qu’elle voyait de ses yeux vu… un burkini. La parure lui a semblé plutôt seyante, et même assez sensuelle, vu d’une espèce accoutumée à fantasmer sur le mode : « moins on en voit, plus on imagine ». Elle s’est laisser aller à penser que le fichu en question renvoyait une image moins dégradée des femmes que ces coupes-crottes mal ajustés qu’il aurait valu la peine de présenter en contre-champ sur la serviette d’à côté, et qui mettent en valeur les capitons, la peau d’orange, les vergetures, les varices et les muscles flasques des lectrices dudit magazine.

J’ai failli me ressaisir en me disant que cet accoutrement, aussi sexy fût-il, véhiculait tous les symboles de la soumission de la femme aux ordres religieux, machistes et archaïques, et qu’il représentait un défi à toutes les Républiques… qui n’en sont déjà plus. Et puis j’ai senti comme une sorte de découragement en feuilletant le reste du magazine, dont l’ode à la féminité s’étalait au fil des 123 pages de publicité consacrées – pleine page – à des enseignes de mode et de produits de luxe, dont on connaît le dévouement à la cause des femmes et à leur émancipation. Dans l’ordre d’apparition : Dior, Chanel, Louis Vuitton, Dolce & Gabbana, Gucci, Saint Laurent, Céline, Miu Miu, Valentino, Bottega Veneta, Chloé, Fendi, Kenzo, Ralph Lauren, Pomellato, Givenchy, Clinique, Hermès, Jimmy Choo, Tod’s, Versace, Moncler, Carven, Giorgio Armani, Chanel, Longchamp, Salvatore Ferraganno, Michael Kors, Yves Saint Laurent, Roberto Cavalli, Hugo Boss, Guerlain, Isabel Marant, Diesel, Paul Smith, Paul & Joe, Mauboussin, Max Mara, Zadig&Voltaire, Majestic Filatures, Simona Barbieri, Leonard, Issey Miyake, Sandro, Calvin Klein, Repetto, Gérard Darel, Ofée, Maje, Coach, The Kooples, Bas&sh, Marina Rinaldi, Manoush, Pablo, Liu Jo, Georges Rech, Attilio Giusti Leombruni, Claudie Pierlot, Caroll, Minelli, Naf Naf, Ikks, Reiko, Mes Demoiselles, Berenice, Desigual, Texto, Devernois, Derhy…

J’ai pensé qu’une pétition à l’initiative des lectrices dudit magazine, dénonçant la soumission des femmes aux fantasmes (fantasmés) de la gente masculine et déplorant leur enrôlement dans la secte du big-business – priant Pecus à genoux, aussi écumantes devant leurs vitrines que les escargots qui remontent mon allée – ne pourrait jamais recueillir autant de signatures, et d’aussi prestigieuses.