Quel rapport entre la Tortue et Baudoin de Bodinat ?

Ce matin la tortue a croisé une gazelle qui a cru reconnaitre la tortue : « c’est donc toi la tortue ? »

C’était bien moi. La gazelle m’avait fourni tant de preuves de cette identification que je n’ai pu la contredire. Parmi celles-ci, l’une des plus convaincantes qu’elle produisit était mon emprunt à Baudoin de Baudinat  (une lecture que nous avions partagée) de quelques figures de style qu’elle avait reconnues : « Voici ce que j’ai pensé… j’y ai vu la preuve… il me revient à la mémoire… ».

Je n’ai pas eu la présence d’esprit de dire à la gazelle, pour tenter de retrousser mon identité sous ma carapace, que si la tortue avait lu Baudoin de Bodinat, sa prose ferait sûrement montre de bien davantage de style.

J’en ai retrouvé la preuve dans mille et un passages de La vie sur terre, dont celui-ci n’est qu’un exemple…

« Voici ce que j’ai pensé au bout d’un moment : ce serait d’ailleurs inutilement, l’intelligence d’une telle question s’étant forcément perdue avec le monde où il était encore temps de la poser. De là je me suis rappelé une publicité dans la rue montrant un homme et une femme ayant plaisir à se rencontrer en portant leurs vieux journaux à la poubelle bleue (pour le recyclage) : « Découvrez le lieu magique où le journal d’hier se transforme en journal de demain », disait-elle. Il m’est apparu à l’esprit que le lieu magique où hier se transforme en demain ne pouvant être rien d’autre que le présent, le monde tel qu’il est pour nous en s’y réveillant jour après jour, c’était là un éclaircissement au phénomène autrement difficile à comprendre du peu de souvenir que nous laissent ces années à mesure qu’elles passent – et au peu d’attente que nous avons de celles qui viennent – : la nature, conduite à la ruine par nos accaparements et malversations systématiques, ne pouvant plus fournir de temps neuf à l’emploi pour tant de gens à la fois, l’autarcie rationnelle qui s’y est substituée a repris à son compte l’expression vigoureuse disant qu’à celle-là ses excréments sont sa nourriture ; déjà avait-elle fait de l’avenir, de la vie terrestre promettant de se perpétuer très au-delà de nos générations, le stock de réserve  alimentant le faux-présent de l’Age industriel, mais il est asséché maintenant et elle doit annoncer aux huit milliards que nous serons demain la bonne nouvelle de son procédé de reproduction perpétuelle : il suffit de fabriquer chaque jour nouveau avec les poubelles de celui de la veille. »

Baudouin de Bodinat, La vie sur terre. Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps présent, Paris : Editions de l’encyclopédie des nuisances, 2008.

J’y ai vu incidemment comme une forme de réponse envisageable au dernier commentaire posté sur le site de la tortue, citant Woody Allen : « Vis chaque jour comme s’il était le dernier… un jour çà le sera… ». Une réponse qui suggérerait simplement de retrancher à cet aphorisme le dernier tronçon écrit au futur simple de l’indicatif.

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Une réflexion sur « Quel rapport entre la Tortue et Baudoin de Bodinat ? »

  1. Le temps ne fait rien à l’affaire… modeste pensée du soir…

    «Vis chaque jour comme s’il était le dernier…car il te faudra fabriquer chaque jour nouveau avec les poubelles de la veille…»
    Je n’aurai pas la prétention de me prononcer pour « le reste»
    de l’humanité (au sens figuré) mais il semble que cette vision peu enchanteresse donne envie de tout … sauf de voir se lever le jour nouveau !
    Peut-être peut-on envisager afin de survivre à cette idée, que TOUT reste à réinventer…

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