15 minutes en République

La tortue regarde parfois la télévision. A vrai dire, quand ça lui arrive, elle la surveille plutôt qu’elle l’a regarde. Mais ce jeudi soir 26 mai 2016, elle s’est mise à la regarder, et même à l’écouter, happée de façon inattendue par l’un de ces rares instants de grâce durant lequel l’image télé cesse d’être le supplétif d’une mauvaise radio, pour nous donner à entendre enfin ce que vous n’avions pas besoin de voir.

Et qu’a entendu la tortue ? Elle a entendu des paroles ressuscitant  la République, une fois les faux journalistes et les commentateurs de hasard – les coqs et les poules des hauts plateaux abandonnés à la force du courant qui les fait s’agiter comme des bouchons de champagne flottant sur la Miristi Khola – tenus en retrait du « débat ».

La tortue a vu de ses yeux, et entendu de ses oreilles, deux hommes politiques – ç’aurait pu être des femmes – discuter sérieusement de choses sérieuses, avec intelligence, culture, verve et respect pour le public (1h36 après le début de l’émission).

http://pluzz.francetv.fr/videos/des_paroles_et_des_actes.html

La tortue s’est mise à rêver d’un second tour des élections présidentielles de 2017 « opposant » messieurs Gérald Darmanin et Jean-Luc Mélanchon.

Elle s’est mise à rêver d’un premier tour où l’on pourrait voter pour les deux candidats que l’on souhaiterait voir « s’affronter » au second tour.

Elle s’est mise à rêver d’un mode de scrutin qui doterait chaque citoyen de 10 bulletins de votes à répartir en fonction de son appréciation de l’intérêt relatif des candidats en présence.

Elle s’est mise à rêver d’un système politique qui redonnerait de l’intérêt au fait voter.

Les premiers effets de la loi « El Khomri »

Je ne vous apprends rien : « Fin avril 2016, en France métropolitaine, le nombre de demandeurs d’emploi tenus de rechercher un emploi et sans activité (catégorie A) s’établit à 3 511 100. Ce nombre diminue de 0,6 % sur un mois (soit –19 900 personnes), de 1,2 % sur trois mois (–41 500 personnes) et de 0,6 % sur un an (–22 500 personnes). »

http://dares.travail-emploi.gouv.fr/dares-etudes-et-statistiques/etudes-et-syntheses/dares-analyses-dares-indicateurs-dares-resultats/article/demandeurs-d-emploi-inscrits-a-pole-emploi-en-avril-2016

J’y ai vu comme une preuve de la sur-performance attendue de la loi El Khomri, consacrée à la flexibilisation du marché du travail. L’une des rares lois qui ne sera jamais votée (elle sera adoptée selon les dispositions de l’article 49.3) et qui porte ses fruits avant même son adoption (le terme, je l’avoue, est malheureux).

Quel rapport entre la Tortue et Baudoin de Bodinat ?

Ce matin la tortue a croisé une gazelle qui a cru reconnaitre la tortue : « c’est donc toi la tortue ? »

C’était bien moi. La gazelle m’avait fourni tant de preuves de cette identification que je n’ai pu la contredire. Parmi celles-ci, l’une des plus convaincantes qu’elle produisit était mon emprunt à Baudoin de Baudinat  (une lecture que nous avions partagée) de quelques figures de style qu’elle avait reconnues : « Voici ce que j’ai pensé… j’y ai vu la preuve… il me revient à la mémoire… ».

Je n’ai pas eu la présence d’esprit de dire à la gazelle, pour tenter de retrousser mon identité sous ma carapace, que si la tortue avait lu Baudoin de Bodinat, sa prose ferait sûrement montre de bien davantage de style.

J’en ai retrouvé la preuve dans mille et un passages de La vie sur terre, dont celui-ci n’est qu’un exemple…

« Voici ce que j’ai pensé au bout d’un moment : ce serait d’ailleurs inutilement, l’intelligence d’une telle question s’étant forcément perdue avec le monde où il était encore temps de la poser. De là je me suis rappelé une publicité dans la rue montrant un homme et une femme ayant plaisir à se rencontrer en portant leurs vieux journaux à la poubelle bleue (pour le recyclage) : « Découvrez le lieu magique où le journal d’hier se transforme en journal de demain », disait-elle. Il m’est apparu à l’esprit que le lieu magique où hier se transforme en demain ne pouvant être rien d’autre que le présent, le monde tel qu’il est pour nous en s’y réveillant jour après jour, c’était là un éclaircissement au phénomène autrement difficile à comprendre du peu de souvenir que nous laissent ces années à mesure qu’elles passent – et au peu d’attente que nous avons de celles qui viennent – : la nature, conduite à la ruine par nos accaparements et malversations systématiques, ne pouvant plus fournir de temps neuf à l’emploi pour tant de gens à la fois, l’autarcie rationnelle qui s’y est substituée a repris à son compte l’expression vigoureuse disant qu’à celle-là ses excréments sont sa nourriture ; déjà avait-elle fait de l’avenir, de la vie terrestre promettant de se perpétuer très au-delà de nos générations, le stock de réserve  alimentant le faux-présent de l’Age industriel, mais il est asséché maintenant et elle doit annoncer aux huit milliards que nous serons demain la bonne nouvelle de son procédé de reproduction perpétuelle : il suffit de fabriquer chaque jour nouveau avec les poubelles de celui de la veille. »

Baudouin de Bodinat, La vie sur terre. Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps présent, Paris : Editions de l’encyclopédie des nuisances, 2008.

J’y ai vu incidemment comme une forme de réponse envisageable au dernier commentaire posté sur le site de la tortue, citant Woody Allen : « Vis chaque jour comme s’il était le dernier… un jour çà le sera… ». Une réponse qui suggérerait simplement de retrancher à cet aphorisme le dernier tronçon écrit au futur simple de l’indicatif.

Demande de correctif au magazine Glamour

À la page 54 du magazine Glamour de mai-juin 2016, dans une colonne titrée Glam Stats, s’affichait en caractères accrocheurs le taux de 170%… assorti de ces explications : « [il s’agit du] pourcentage de chances d’obtenir un deuxième rendez-vous avec l’objet de votre convoitise si vous avez croqué avec lui des sushis au premier rencard. »

La statistique était sourcée Singles in America.

La tortue, qui fait confiance à la grande presse, n’a pas jugé bon revenir à la source.

J’ai pensé qu’un taux de chance équivalent à 100% d’obtenir un deuxième rendez-vous eût été déjà pleinement satisfaisant. N’étant pas d’un caractère soupçonneux,  je n’ai pas privilégié en première intention l’hypothèse d’une erreur (s’agissant de ce taux inespéré de 170%). Je me suis d’abord dit qu’une génération de lecteurs habituée à de fortes de doses de toutes choses pourrait l’être aussi aux stimuli des pourcentages. Et je n’ai pas vu d’incohérence à ce qu’un magazine entièrement voué à l’excitation du désir marchand pratique l’emphase, quand il devient plausible qu’à ses lecteurs on ne tardera pas à promettre 115% de réussite au baccalauréat.

La tortue s’est néanmoins convertie à l’hypothèse d’une erreur de la part du rédacteur, lorsque sa nièce – qui n’a pas fait la Toulouse School of Economics, ni l’école des statisticiens de l’Insee, mais poursuit des études littéraires – lui a suggéré cette correction : « il faut peut-être comprendre que partager des sushis au premier rancard augmente de 170%, relativement aux mets plus ordinaires, ta chance d’obtenir un deuxième rendez-vous ».

Pragmatique, la tortue, qui ne demande pas plus d’explications qu’un lecteur de Glamour – lequel a l’air de n’en mériter aucune – a banni de ses menus les sushis… pour voir enfin s’alléger son carnet de rendez-vous. Car elle s’est toujours consolée et défendue de ses honteuses superstitions en se remémorant cette boutade du grand physicien Niels Bohr (1883-1962), qui eût à s’expliquer un jour d’avoir cloué un fer à cheval au-dessus de sa porte : « il paraît que cela porte chance, même à ceux qui n’y croient pas ».

Qui sont les risquophiles ? La preuve par le vendredi 13

Il n’a pas pu m’échapper que cette belle journée de printemps était de surcroit un vendredi 13 et que tous les marchands de cagnottes en espéraient d’exceptionnelles rentrées, aux guichets de leurs loteries comme aux fentes de leurs bandits manchots.

J’y ai vu la preuve  que le peuple était plus risquophile que les kleptocrates de la finance mondialisée, en réalisant que ledit peuple est prêt à perdre en moyenne 25% de ses mises rien que par plaisir du jeu (c’est ce que lui coûte le montant des prélèvement fiscaux opérés sur l’ensemble de ses paris) et que les seconds ne sont disposés à risquer leur fortune qu’à condition que leurs « investissements » rapportent au moins 15% par an.

J’y ai vu secondairement la preuve réjouissante que la passion irréfléchie du jeu est plus orientée au bien public que la passion triste du dividende.

RTT : Jean Tirole devrait travailler moins pour que l’on gagne plus !

En enlevant mon bleu de travail ce soir, un camarade de poste m’a convaincu d’aller visionner l’entretien accordé (le terme doit convenir) par Jean Tirole – Lauréat du prix de l’Académie de Suède en mémoire d’Alfred Nobel – à la chaîne de télévision France 5, ce lundi 5 mai 2016 à 19h00.

Je ne connais pas Jean Tirole, mais je l’ai vu dire ceci sur mon écran plat (la plus-value de la télévision consistant à nous faire voir ce que nous entendons) : « Le partage du travail n’a jamais créé d’emploi, à la fois d’un point de vue théorique et d’un point de vue empirique (…) je pense qu’il n’y a aucune évidence empirique à ce sujet » .

Entendant ceci, la Tortue gracile a craché sa salade et mis coucher ses enfants sans manger, pour se donner le temps de fouiller dans les archives des statistiques publiques, à la recherche de ses souvenirs d’enfance. Et pour y retrouver ce qui suit. Consultable sur:

Entre septembre 1999 et septembre 2002, la durée hebdomadaire (effective) du travail est passée de 38,5 heures à 35,50 heures en France, du fait des lois Aubry  instituant la réduction et l’aménagement du temps de travail.

Sur la même période, le total des heures travaillées dans le secteur « principalement marchand » a augmenté de près de 3%. La réduction du temps de travail n’a donc pas empêché que l’on travaille collectivement davantage – signe qu’il y a eu de la croissance sur cette même période.

Dans le même temps, le nombre de salariés dans le secteur « principalement marchand » a fait un bond de 8 points (passant de l’indice 108 à 116), soit 5,5 points de plus que le nombre d’heures travaillées.

Vous me suivez ? (la tortue avance lentement, même lorsqu’elle se dresse sur se pattes arrières).

Cela veut vraiment dire que le nombre d’emplois a progressé beaucoup plus vite, en trois ans, que le nombre d’heures travaillées (l’écart est bien de de 5,5 points). Comme il y avait au début de la période (en septembre 1999) à peu près 14, 5 millions de travailleurs dans le secteur « principalement marchand », ces 5,5 points représentent à peu près 800 000 emplois supplémentaires, en comparaison de ce qui aurait dû être observé sans réduction du temps de travail, étant donné la faible augmentation de l’activité (3% comme vient de le rappeler la Tortue).

Voilà pourquoi j’ai mis coucher les gosses sans manger ce soir. Parce qu’il existe bien une preuve empirique que la réduction du temps de travail a permis de partager le travail, en faisant profiter de ce partage plus de 800 000 nouveaux salariés. Ne voulant pas élever ma progéniture dans l’idée que le mensonge peut être « payant », j’ai voulu la préserver du spectacle offert par ce monde déjà là, dans lequel un soit-disant Prix Nobel d’économie peut affirmer sans rougir (avez-vous remarqué la pâleur de Jean Tirole ?) qu’il n’y a aucune évidence empirique à ce sujet.

On sait très bien qu’une preuve empirique n’est pas suffisante pour convaincre un économiste – dont le métier consiste justement à se demander comment quelque chose qui fonctionne en pratique pourrait fonctionner en théorie – de changer d’avis. Mais cela devrait tout de même être suffisant, dans une démocratie bien organisée, pour exiger le renversement de la charge de la preuve, en la reportant sur les tenants d’une doctrine en délicatesse avec les faits.

 

Le montant des loyers à Londres

J’espère avoir bien entendu cette nouvelle qui est sortie de mon poste de radio ce matin, et qui est venue me cueillir au saut du lit : le montant moyen des loyers à Londres serait supérieur au salaire moyen d’un londonien ! J’ai osé y croire, tant il me tardait de tenir la preuve que trois siècles de progrès économique se paierait un jour du droit exorbitant qu’il faudrait acquitter pour continuer de poser les pieds par terre.