D’un Big Brother l’autre

J’ai visité ce week-end une capitale européenne qui fut la première à secouer le joug du socialisme irréel, après avoir défié les Mongols, les turcs et les Habsbourg, et où les indigènes parlent une langue qui n’arrivera jamais jusqu’aux oreilles de Mark Zuckerberg.

J’ai appris quelques jours avant de partir, au détour d’une conversation papillonnant au faîte des tendances, que « c’est bien aussi dès fois de faire un City Trip ».

J’ai revu dans cette capitale, plusieurs fois visitée, toutes les splendeurs d’un peuple qui se respecte et j’y ai retrouvé l’allure droite de ses habitants qui ne jettent aucun papier dans les rues. J’ai pu vérifier que « l’amour passionné qu’ils éprouvent pour leur patrie leur a permis, bien que pris dans un étau entre les Allemands et les Slaves, bien qu’isolés par cette « muraille de Chine » que constitue leur langue, de subsister et de triompher de toutes les catastrophes ».

[Paul Lendvai, Les Hongrois, mille ans d’Histoire, Lausane : Les Éditions Noir sur Blanc, 2006.]

Je me suis demandé comment ils triompheraient de celle qui vient. Celle du City Trip et de son bras armé : tripadvisor, dont j’ai eu l’heur d’incarner semble-t-il la figure prototypique, appareil photo en bandoulière et petite famille modèle à ma suite. Ici l’on m’a offert le thé, parce que mon biryani d’agneau avait quelques minutes de retard ; là on ne m’a pas compté la bouteille de still water qui corrigeait une erreur de commande de ma part ; là encore on a oublié de mettre sur ma note des espressos qui venaient derrière une bonne bouteille de Transdanubie du Sud…

J’ai voulu voir un instant dans ces débordements de gentillesse la mémoire persistante de l’avertissement, à ce peuple adressé par Saint Etienne (1030): « C’est pourquoi je te recommande, mon fils, d’aller à la rencontre des ces étrangers et de les traiter convenablement, afin qu’ils préfèrent demeurer avec toi plutôt qu’ailleurs, car si tu détruis ce que j’ai bâti et disperses ce que j’ai amassé, ton Empire subira des préjudices considérables. » [Paul Lendvai, Ibid.]

J’ai compris malheureusement, en retournant les cartes de visite de ces hôtes, ce que leurs plaisantes attentions valaient : « If you had a great time here, please share your feeling on tripadvisor (Like) or Chek in to this business on facebook and get a special deal ».

Voulant préserver l’Empire de ces préjudices considérables annoncés par Saint Etienne, je me suis renseigné sur tripadvisor pour savoir ce que l’on attendait de moi. Je n’ai finalement pas trouvé de better commentaries to add than ceux de John T : « Le personnel était très aimable et poli, la nourriture était très agréable et la sélection du menu était très bon. On nous a fait sentir à l’aise avec la différence de langue, et ils étaient très accommodants. La nourriture était très bon marché et très savoureux ! Je recommande vivement. »

J’ai songé très brièvement qu’un peuple qui en a connu d’autres saura se défaire tôt ou tard de ce nouveau Big Brother qui recrute ses meilleurs agents parmi les touristes. Puis je me suis dit que, disséminé dans la foule, ce Big Brother là sera sans doute plus difficile à combattre que le précédent.

La tête dans le sable

J’ai lu dans un journal du soir paraissant en début d’après-midi, et daté du lendemain, les propos d’un scientifique (un géologue) qui voulait souligner le côté paradoxal de la pénurie de sable annoncée pour bientôt au niveau mondial – les besoins de l’industrie et de la construction paraissant sans limite. Cherchant un point d’appui rhétorique dans quelque figure de style poétique, il s’émerveillait qu’ « à l’échelle planétaire, le sable semble inépuisable car il est estimé à 120 millions de milliards de tonnes. Le nombre de grains de sable sur la planète serait ainsi équivalent au nombre d’étoiles dans l’Univers ! »

J’ai pensé qu’avant que la terre entière devienne une ressource, il avait du exister des savants dont les rêveries commençaient la tête dans les étoiles, avant que de se mettre la tête dans le sable, des savants qui ont du s’émerveiller que « le nombre d’étoiles dans l’Univers serait ainsi équivalent au nombre de grains de sable sur la planète »

Souriez cameras ! Vous êtes filmées.

En 2012, on comptait déjà plus d’un million de cameras de vidéo-surveillance installées en France. Le rythme de croissance de ces dispositifs peut laisser conjecturer un doublement des implantations tous les quatre ans.

A ce rythme, nous assisterons bientôt à la mise en abîme spectaculaire et spéculaire de cameras filmant des cameras qui filment des cameras ayant filmé des caméras… comme dans un jeu de miroirs bien disposés, réfléchissant à l’infini l’image réfléchie des miroirs situés en face d’eux.

De quoi débiter au mètre des bandes vidéos d’un art contemporain qu’on espère bientôt accueilli à bras ouverts à la fondation Vuitton (entrée au tarif plein : 14 €).

Mettez vos pantoufles quand vous descendez faire pipi la nuit

Ce soir j’ai rêvé d’une République qui se soucierait de notre sécurité autrement qu’en distribuant des mitraillettes à tout ce qui porte insigne des forces de l’ordre. Cela donne à peu près cela…

Avis à la population, avis à la population ! Communiqué des autorités responsables:

« Certes les attentats barbares qui ont secoué la France en cette année 2015 ont tué sauvagement plus d’une centaine de nos concitoyens et blessé plusieurs centaines d’autres. Ils ont meurtri bien davantage de familles encore, et endeuillé un nombre incalculable de leurs proches.

Il est cependant du devoir des autorités de rappeler à nos concitoyens qu’ils ont 10 fois plus de « chance » de mourir en une année d’un accident du travail (sans compter les 300 suicides d’agriculteurs par an), et qu’ils ont 100 fois plus de « chance » de faire une glissade fatale dans leur escalier ou sur le parquet trop bien ciré de leur demeure accueillante.

Les autorité recommandent à la population de ne pas circuler à pied de chaussette dans leur foyer, et surtout de ne pas rester chez eux… où ils ont 150 fois plus de chance de mourir d’un accident domestique que d’être victime d’un attentat. »

Message à placarder dans tous les lieu publics. Au bon soin des Préfets et autres représentants des pouvoirs publics dans les territoires.

Pour aller plus loin et vivre plus vieux : http://www.inpes.sante.fr/10000/themes/accidents/index.asp