C’est connu : les anglais boivent trop

J’ai entrevu hier soir, sur la deuxième chaîne de l’ORTF, un patron de bistro londonien se réjouir de la hausse du SMIC programmée au Royaume-Uni (une hausse de 7,5% dès le 1er avril 2016, et de 40% sur les cinq ans à venir).

L’homme prétendait que cette hausse des coûts salariaux ne lui faisait pas peur – il avait peut-être présent à l’esprit que ses concurrents subiraient la même hausse- parce que cette augmentation des revenus salariaux lui serait profitable en termes de recettes nouvelles, une fois ces revenus dépensés dans son échoppe.

J’ai pensé, en accord avec le Medef, qu’il serait mieux que la France soit gouvernée par des chefs d’entreprise (même s’ils sont anglais), à condition de les choisir bien.

 

 

 

La médaille du travail à Carlos Taveres

J’ai appris en lisant les journaux – et eux aussi, semble-t-il – que le salaire annuel de M. Carlos Tavares, PDG de PSA Peugeot Citroën, est devenu supérieur à 5 million € par an.

J’ai relu mes classiques en économie (Ricardo, Smith, Marx, Jevons, Walras, Samuelson, Hicks, Tirole, Cahuc…) pour être bien sûr que les revenus des individus sont déterminés par (et donc égaux à) leur productivité.

J’ai ensuite converti la somme de 5 millions € en modèle 208 Peugeot, au prix catalogue (modèle de base, avec pneus et volant en option, comme d’habitude), et j’ai réalisé que si le salaire de M. Tavares était en rapport avec la doctrine qui justifie son salaire, sa productivité annuelle correspondrait à la production de 500 voitures (modèles 208) par an, rien qu’avec ses petites mains.

J’ai plaint madame Tavares du régime stakhanoviste auquel était soumis son mari (mais cela vaut bien la médaille du travail), je me suis inquiété des risques psycho-sociaux d’un tel régime, et j’ai même eu un mouvement de recul en pensant aux mains caleuses qui devaient glisser le soir sur son corps.

 

Les petits paysants font honte aux statistiques

J’ai pris connaissance ce matin des dernières statistiques de l’Insee sur le « Niveau de vie des individus et des ménages ».

J’y ai appris que les 10% des ménages les moins biens lotis au sein de la catégorie des « Agriculteurs exploitants, artisans, commerçants, chefs d’entreprise »  – il doit s’agir des petits paysans ? – ont déclaré en 2013 (dernières statistiques dépouillées… le terme sied assez bien) un revenu annuel moyen de 6 450 €. Ils partagent ce triste sort avec les 10% les plus pauvres des ménages de la catégorie « employés » (6 310 € par an).

Espérons que ces paysans peu fortunés, instruits de leur sort, se consolent chaque matin d’appartenir à la catégorie sociale (celle des « Agriculteurs exploitants et tout le bazar ») dont le revenu annuel moyen est le plus élevé du pays (51 720 €), après les cadres supérieurs (67 530 €). Puisse leur esprit de corps leur apporter ce réconfort, alors que leur revenu moyen est près de dix fois inférieur à celui de leur corporation !

On comprend mieux le projet de l’Europe et des socialistes français en matière agricole. N’est-il pas temps, tout simplement, de supprimer ce premier décile (les 10% des agriculteurs les moins biens lotis) qui fait honte à nos statistiques ?

Supprimer le premier décile ! Voilà un projet qui devrait exciter ceux-là mêmes qui ont étudié les statistiques à Polytechnique. Le défi n’est pas mince – il faudrait découper la population en neuf parties égales, représentant chacune un dixième du tout ! Mais sans cette grandiose ambition chiffroteuse, comment pourraient-ils justifier longtemps encore leurs émoluments, s’ils est vrai qu’ils appartiennent aux 5% des « Cadres supérieurs » les mieux payés (194 280 € par an)…

L’éducation a une valeur ajoutée nulle !

Ce matin a paru dans tous nos journaux le classement des Lycées en fonction de leur « valeur ajoutée ». Ce mode d’évaluation est supposé partir d’une idée moins bête – chacun cherche son point bas – que le simple affichage (par Lycée) du taux de réussite au baccalauréat, pour établir le classement visant à ordonner la performance desdits Lycées.

Le calcul de la valeur ajoutée d’un établissement scolaire, comme l’explique le Ministère de l’Education Nationale « répond [en effet] à la question de savoir ce qu’un lycée a « ajouté » au niveau initial de ses élèves. Elle mesure la différence entre les résultats obtenus et les résultats qui étaient attendus, compte tenu des caractéristiques scolaires et socioprofessionnelles des élèves.

Voir : http://www.education.gouv.fr/cid3014/les-indicateurs-de-resultats-des-lycees.html

Pour essayer d’être clair: la « valeur ajoutée » d’un établissement est mesurée comme un écart à la moyenne des Lycées qui ont affaire au même type de public que lui, une fois les élèves repérés par leurs chances ou malchances d’y arriver, sur la base d’un pronostic afférent à leurs atavismes sociaux.

Il faut en déduire qu’au total – sur la France entière – la valeur ajoutée des établissements est nulle… puisque la somme de ceux qui font mieux que la moyenne est nécessairement égale à la somme de ceux qui font moins bien.

Ce sont les professeurs et les parents d’élève (en reste-t-il ?) qui vont être heureux d’apprendre cela : suivant ce mode de calcul, l’Education nationale a une valeur ajoutée globalement nulle !

N’est-il pas curieux que les apôtres du néo-libéralisme, d’habitude si friands des critères d’évaluation marchands, aient à ce point trahi la notion de valeur ajoutée ordinaire, qu’ils en arrivent à conclure qu’il ne se passe rien dans l’éducation nationale. Même si c’était leur intention…

Ils étaient  pourtant bien parti en affirmant que la notion de valeur ajoutée « répond  à la question de savoir ce qu’un lycée a « ajouté » au niveau initial de ses élèves ». Mais ils se sont pris les pieds dans le tapis, tel un Buster Keaton ne demandant que cela, en raisonnant en termes de différence « aux résultats attendus ».

Si l’on voulait maintenir à tout prix – le terme est choisi – l’homologie avec la fiction marchande, ne faudrait-il pas considérer que la valeur ajoutée du service rendu (ou produit) par l’Education nationale doit être comparée, non pas avec la moyenne des établissements produisant le même service, mais avec le fait de s’en passer ?

La valeur ajoutée d’un lycée, pour être sérieux, devrait être comparée avec l’action de ne point le fréquenter… c’est-à-dire avec le « choix » (prolongeons la fiction néo-libérale) de rester à la maison, un cornet de pop-corn dans la main droite, la zapette dans la main gauche… déjà encombrée de l’i-phone 365j-24h/24h.

Pour les apôtres de la mesure néo-libérale qui n’auraient pas renoncé à toute honnêteté intellectuelle en même temps qu’ils ont enfourché la pensée rémunératrice du néant, la bonne formule de calcul aurait dû être la suivante : calculer le taux de réussite au bac des élèves qui ont suivi le Lycée, et le comparer avec le taux de réussite de ceux qui ont « choisi » la chaîne pop-corn/Koh lanta/canapé/micro-onde/bière/fumette/Parti socialiste, résolument convaincus qu’il faut fuir la valeur ajoutée présumée nulle de l’Education nationale. Modulo la formule experte prenant en compte « la différence entre les résultats obtenus et les résultats qui étaient attendus ».

A-t-on jamais trouvé formule plus exacte, pour s’étonner de cette trahison des élites, que cet énoncé inaugurant la présentation de notre cher pays sur Wikipedia : « La France, officiellement République française… »

https://fr.wikipedia.org/wiki/France

 

Une pensée savante en quatre minutes chrono

Ce matin j’ai accordé (le terme me plait) une interview à une journaliste qui voulait savoir – le voulait-elle vraiment ? – ce que je pense de la Loi El Khomri en particulier et de l’effet des rigidités du marché du travail sur l’emploi en général. Une interview de 4 minutes, pour la radio, au téléphone, dans les conditions du direct : plic ! plouc ! c’est dans la boîte… juste ce qu’il lui fallait.

Je me suis inquiété un instant de savoir si durant ces quatre minutes j’avais eu le talent, l’agilité, le génie (pourquoi pas ?) de déployer une pensée intelligente, quelque peu instruite, dans une démarché qualifiante, secourable envers ceux « qui n’y comprennent pas grand-chose à l’économie », attrayante aux oreilles des « moi c’est pas mon truc ! ». C’est que je ne suis pas Jacques Attali, ni Alain Minc, ni Nicolas Baverez, et n’ai point l’habitude de faire rentrer ma pensée dans ce format.

J’en avais presque oublié, tant l’exercice était conduit de manière professionnelle par mon interlocutrice, qu’il s’agissait seulement d’une épreuve d’examen à laquelle se soumettait une élève convoitant le diplôme d’une école de journalisme réputée… former sa profession.

La croissance revient, camarades !

J’ai lu ce soir, dans le quotidien qui traînait à côté de mon siège dans le TGV, que l’Insee avait réévalué à la hausse la croissance que nous aurions connue en 2015 : de 1,1% prévu initialement à 1,2%… une fois les comptes refaits.

J’ai mis sur le compte de l’accélération de la rame TGV en sortie de gare le fait que cette révision de la dérivée première du PIB ne m’ait pas chatouillé les reins.

Et j’ai repensé à cette déclaration du Ministère de l’Abondance, transmise par le télécran, dans le 1984 de George Orwell.

« Camarades ! cria une jeune voix ardente. Attention camarades ! Nous avons une grande nouvelle pour vous. Nous avons gagné la bataille de la production ! Les statistiques, maintenant complètes, du rendement dans tous les genres de produits de consommation, montrent que le standard de vie s’est élevé de rien moins que vingt pour cent au-dessus du niveau de celui de l’année dernière. Il y a eu ce matin, dans tout l’Océania d’irrésistibles manifestations spontanées de travailleurs qui sont sortis des usines et des bureaux et ont défilé avec des bannières dans les rues. Ils criaient leur gratitude à Big Brother pour la vie nouvelle et heureuse que sa sage direction nous a procurée. »

Prions pour que d’éventuels soulèvements de ce genre, excités par une liesse populaire et spontanée à l’annonce de ces 0,1% passés inaperçus, ne se produisent pas, au moment critique où l’ordre public est déjà si difficile à garantir, et alors même que le socialisme de production doit réunir ses dernières forces pour enterrer la production du socialisme.

 

Même pas peur !

La « marche contre la peur » organisée ce dimanche 27 novembre 2016 à Bruxelles en réaction aux attentats du début de semaine a été annulée.

Ses organisateurs ont expliqué dans un communiqué : « La sécurité des citoyens est une priorité absolue. Dès lors, nous rejoignons totalement les autorités dans cette proposition de report à une date ultérieure. Nous demandons donc, à notre tour, aux citoyens de ne pas venir ce dimanche à Bruxelles »

Si je comprends bien : la marche contre la peur des attentats a été annulée par peur des attentats ?

[Merci à l’oeuf de la Tortue gracile de cette passe en profondeur, réceptionnée sans faire d’omelette]